Le couple et l’argent

Un couple qui dure doit être en mesure d'aborder tous les problèmes de la vie commune, y compris la question financière. L'argent, comme la sexualité, a en effet des fonctions affectives et symboliques qui vont bien au-delà de la simple satisfaction de besoins immédiats. Trois d'entre elles, au moins, touchent à la vie de couple :


ton amour de rencontre

L’argent qui rassure.

Pour certains, argent est synonyme de maison, l'investissement fondamental, celui sur lequel se construisent tous les autres projets. Lorsque l'argent manque, le stress surgit. Pour cela, cet été, Gabrielle a quitté le domicile conjugal et s'est réfugiée à la campagne, où elle vit dans une austérité toute monacale. Elle était tout simplement incapable de supporter l'insécurité financière que les banques avaient imposée à son mari en réclamant le remboursement des crédits en cours.

L’argent comme pouvoir.

C'est le rôle que les hommes, plus souvent que les femmes, prêtent à l'argent. Si vous discutez avec un Américain, il vous dira tout de suite le métier qu'il exerce, la surface de son bureau, le nombre de ses secrétaires, combien il a dépensé pour aménager sa maison et même combien il gagne. L'argent est à la fois le symbole d'un statut social et un instrument viril de pouvoir, à peine camouflé.

L’argent ostentatoire.

On ne gagne plus de l'argent pour vivre bien, mais pour exhiber sa richesse, notamment aux autres couples. L'homme porte des vêtements coûteux, la femme se couvre de bijoux, le couple multiplie le nombre de ses résidences. De fait, 85 % des Américains affirment que leurs achats dépassent leurs besoins réels. L'argent est souvent source de conflit, surtout lorsque l'un des partenaires en fait le fondement de son caractère. Imaginons ce que peut être un conjoint prédateur, toujours à la recherche d'une bonne affaire. Et un conjoint avare, privant le couple du moindre plaisir dès qu'il se sent obligé de mettre la main au portefeuille. Gare aux finances familiales quand le conjoint est un flambeur ! Mais quel enfer de vivre avec un « fétichiste » des billets de banque, reconnaissable à la façon dont il traite les chèques, qui ne sont à ces yeux qu'une substitution inadéquate de cette monnaie sonnante et trébuchante dont le contact procure un tel plaisir ! L'éducation familiale est souvent responsable des attitudes que l'on peut avoir face à l'argent. Des parents pensent pouvoir transmettre à leur progéniture le sens de l'argent par le simple fait de leur ouvrir un compte en banque. En réalité, le rapport à l'argent renvoie aux thèmes bien plus larges de l'avarice et de la prodigalité affectives.

L’argent qui construit et l’argent qui détruit

Assurément, l'argent seul ne peut rendre une famille heureuse. Cela arrive parfois, notamment quand le couple se transforme en une sorte de société par actions. Les aspirations et les efforts communs convergent dans la même direction : l'enrichissement, quitte à suppléer aux défauts de l'autre au nom de cette entreprise. À l'image de ce couple d'amis d’Évian dont le talent artisanal de l’un, et son incapacité à gérer le patrimoine commun, sont à la hauteur des dons de gestion de l'épouse qui, telle une fourmi, investit tout et ne dilapide rien. Mais il s'agit d'un cas isolé. L'argent a mille autres façons de rendre un couple malheureux. En voici quelques-unes : Quand l’argent fait naître Venvie. Lorsque, dans un couple symétrique, qui partage intérêts et objectifs, l'un se met à gagner plus que l'autre, il rompt l'équilibre. De là peut naître une sorte de complexe d’infériorité de l'un des membres, qui n’est qu’un prélude à l'envie. Surtout lorsque c'est la femme qui rapporte le plus gros salaire. Si elle a tant de succès, son mari pourra être tenté d'imaginer qu'elle utilise son corps comme arme de séduction. Si c'est l'homme qui gagne davantage, son salaire généralement plus élevé s'expliquera par le caractère phallocratique d’une société qui tend à désavantager la femme. Quand l’argent accentue les différences de caractère. Comment peut-on concilier avarice et prodigalité ? Il s’agit de deux tendances dont l'opposition s'accentue lorsque l'argent vient à manquer. Pourtant, il arrive que les deux comportements coexistent. Louis, par exemple, ne supporte pas que l'on touche à tout ce qui sert son amour pour la chasse. Il est prêt à dépenser des dizaines de milliers de francs pour un fusil. Sa femme, ménagère, ne dispose même pas d'argent de poche et peut tout juste espérer qu'il lui laisse plumer le gibier qu'il rapporte de ses battues dans les bruyères. Dans le même ordre d'idées, combien de pingres à la maison dépensent des fortunes pour leur maîtresse ! Quand l’argent accentue la différence des rôles. Qui doit travailler ? Qui doit gérer les gains ? Dans certains couples, ce genre de question engendre des discussions courtoises. Dans d'autres, au contraire, elles déchaînent des litiges sanglants à propos des priorités financières. La gestion des finances, tout comme la sexualité, peut radicaliser un conflit et le rendre explosif. Les problèmes d’argent au sein du couple peuvent également avoir un effet instinctif de recul de la part de la femme. Celle-ci recherche de manière instinctive un compagnon masculin leader et puissant. A notre époque cela peut, de manière réductrice, être ramené à la taille de son portefeuille ou de sa fiche de salaire mensuelle. Alors, quand ces derniers ne sont pas à la hauteur, l’épouse et conjointe pourrait avoir une vie impulsive d’explorer d’autres possibilités, via une histoire adultère par exemple. C’est ainsi qu’on voit fleurir des messages d’adultères sur des hommes mariés sur des sites de rencontre en ligne. Pourtant, un salaire élevé n’est pas l’apanage des hommes, et une situation inverse peut parfois subvenir. En arrivant à Genève il y a vingt-cinq ans, on m’a déconseillé formellement de parler de sexe ou d'argent. Bien évidemment, je me suis dépêché de transgresser ce premier tabou en ouvrant à l'Université une imité de sexologie clinique. Les couples qui le fréquentent sont la preuve vivante des risques qu’on encourt à vouloir ignorer le second interdit. À l’image d'Albina, cette douce Piémontaise, mariée à Urs, un Suisse- Allemand. Au bout de cinq ans d'un mariage heureux, elle a commis une fatale erreur. En toute innocence, elle a ouvert un compte en banque, sur lequel elle versait une partie de son salaire, le reste étant toujours déposé sur le compte commun qu'elle partage avec son mari. La raison de cette initiative était des plus nobles. Il s'agissait d’assurer à sa mère une retraite au cas où la situation économique en Italie deviendrait catastrophique. La réaction d’Urs fut pourtant d’une rare violence. Il accusa sa femme de le dépouiller tant sur le plan affectif que sur le plan économique. Aux yeux d'un citoyen helvétique à qui l’État assure une retraite, la pensée de subvenir aux besoins de ses parents est peu concevable. On leur doit tout au plus de l’affection. Mais le fond de ce différend conjugal est ailleurs. Urs a aussi épousé Albina pour son salaire, dont elle lui reverse une partie chaque mois, comme pour le remercier de lui avoir offert cette nationalité si prisée, la nationalité suisse. Il ne me revient pas de juger du caractère éventuellement mesquin de ces considérations. En revanche, je ne doute plus de l’adage : en Suisse mieux vaut ne pas parler d'argent...
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